EXCLUSIF. Rodrigue Chenet : «Les JO sont l’étape ultime avant la fin»

EXCLUSIF. Rodrigue Chenet : «Les JO sont l’étape ultime avant la fin»
« …tout le bonheur que je lui souhaite, c’est de conclure sa carrière sur une médaille olympique. »

Depuis septembre 2014 qu’il est avec Vanessa Hortense Mballa Atangana, la quadruple championne d’Afrique des +78 kg, le technicien a pris pour habitude de travailler en toute discrétion pour laisser place à son athlète. Et pour sa première avec un media camerounais, il a choisi de s’entretenir avec AZ Sports sur sa relation avec la judokate, ses méthodes de travail et les perspectives pour les JO 2020. Le Français fait également le bilan de huit années de collaboration avec Vanessa et évoque les écueils à éviter afin qu’elle puisse parvenir à son objectif : un podium olympique.

A quelques semaines des Jeux olympiques prévus du 23 juillet au 8 août 2021 à Tokyo, comment se porte la judokate Vanessa Mballa, qualifiée dans la catégorie des +78 kg ?

Jusqu’à présent Vanessa se sentait plutôt bien, voir même très bien. Elle était en très bon état de forme. Jusqu’à ce qu’elle apprenne, il y a une dizaine de jours, ma non-participation et ma non-possibilité de l’accompagner aux Jeux Olympiques, étant donné que le Comité Olympique ne m’a pas accrédité. Psychologiquement, cela été très dure pour elle, y compris pour moi car, après une olympiade, cinq ans de travail dur et acharné, apprendre que je ne puis pas l’accompagner a été un choc, un bouleversement pour l’athlète. Après, il faut savoir relater les faits : il y a quelques semaines de cela, plus précisément au mois de mai, le Comité national olympique [du Cameroun, Ndlr] avait demandé la photocopie de mon passeport et des papiers à fournir pour faire valoir l’accréditation. Il y a encore deux semaines, ils me demandaient un test PCR négatif… Bref, on a vraiment l’impression d’avoir été mené en bateau. Et, pour ma part, cela est inadmissible. C’est contre les valeurs de l’olympisme.

Au début du mois de juin, l’athlète a pris part, du 6 au juin 2021, aux championnats du monde à Budapest, avec l’objectif avoué de faire un podium. Celui-ci n’a pas été atteint…

En allant aux Championnats du monde de Budapest, la finalité aurait été, effectivement, d’y revenir avec une médaille. Malheureusement, cela ne s’est pas déroulé tel que nous l’aurions souhaité. Après, je vais retenir ce qui s‘est vraiment bien passé, notamment son comportement qui a été exemplaire. Vanessa a été courageuse sur ses deux combats. Je vous explique en quelques mots comment s’est déroulée cette compétition pour laquelle, je n’avais pas été accrédité. Ce qui avait été un sujet de gêne pour Vanessa. Heureusement, nous avons des relations. J’ai été invité par une autre délégation. Ce qui m’a permis d’accompagner Vanessa car, personne de la délégation du Cameroun n’était présent. Ni le président, encore moins l’entraîneur national Donna. Personne ! Nous n’avions pas été prévenus. C’est sur place que nous l‘avons appris. Ce qui était vraiment dommageable pour l’athlète. Je crois qu’ils [à la Fédération camerounaise de judo, Ndlr] ont de gros problèmes d’organisation. Voyez-vous, ne pas être en capacité d’être présent sur un championnat du monde est inacceptable. Soit ! J’ai réussi à me débrouiller pour être sur place.

Qu’est-ce qui a empêché Vanessa Mballa d’atteindre son objectif ?  

Son premier combat c’est très bien déroulé : elle a combattu contre une Péruvienne [Yulianna Bolivar, Ndlr] qu’elle a rapidement menée après deux secondes suite à un impact débout et une transition au sol. Au deuxième combat, Vanessa était face à une rivale : la Tunisienne Nihel Cheikh Rouhou,  qui est aussi championne d’Afrique. Elle a une très grosse expérience. Vanessa l’a déjà battu. Et elle-même s’est déjà fait battre par cette Tunisienne. Donc, s’était un combat très très difficile que Vanessa a très bien mené aussi bien sur le plan psychologique, qu’en termes d’agressivité et de technique. Mais à 44 secondes de la fin, Vanessa a tenté une action, un contre en sa faveur. Celui-ci a malheureusement été annulé et les points attribués à son adversaire. Un petit sentiment d’injustice sur ce combat. Mais cela fait partie du sport. Qu’à cela ne tienne, je retiens, pour sa participation aux Championnats du monde de 2021 à Budapest, que Vanessa s’est très bien comportée. Et, surtout, qu’elle était prête pour cette échéance-là.

Cette contre-performance de l’athlète vous a certainement permis de voir sur quels aspects de sa préparation il faille mettre l’accent d’ici à sa prochaine sortie prévue cette fin du mois au Japon…

Les points à revoir concernent la gestion du combat et des aspects technico-tactiques. Vanessa est une judokate qui s’engage. Et, du coup, la prise de risque est nécessaire pour pouvoir gagner. Toutefois, il faut réussir à la faire au bon moment. Et des prises de risques trop importantes, dans la dernière minute du combat, peuvent être préjudiciables. Nous allons retravailler sur la gestion technico-tactique du combat. Le reste, que ce soit les facteurs physiques, technique ou cardio, ils sont très bien. Par contre, il va falloir mettre un accent sur la préparation psychologique. Etant donné que je ne serais pas là, je crois que cela va être très difficile de faire ce travail à distance ; surtout que la personne qui l’accompagnera ne connait pas du tout Vanessa. Ce qui risque d’être préjudiciable.

Une grande complicité lie l’entraîneur à son athlète.

D’ici à la tenue des compétitions de judo des JO, quelles sont les phases majeures de la préparation de Vanessa Mballa ?

Il n’y a pas de phases majeures. Tout le travail a été fait en amont depuis ces dernières années et, notamment ces derniers mois. Sur une dernière ligne droite, il s’agit simplement de maintenir et stabiliser ses acquis ; et être au mieux à quelques semaines des Jeux olympiques. Ce qui, encore, va être délicat car nous avons appris, la semaine dernière, qu’elle devait prendre part à une cérémonie, au Cameroun, qui se déroule aujourd’hui [il s’agit de la cérémonie de remise de l’étendard à la Cameroon Olympic Team organisée ce jeudi, 1er juillet 2021 au siège du Comité National Olympique et Sportif du Cameroun et présidée par le Premier Ministre, Joseph Dion Ngute ; Ndlr]. C’est normal et compréhensible. Mais pour ce genre de manifestation, ce serait bien que nous soyons prévenus longtemps à l’avance afin d’adapter son programme de travail. Nous avions prévu de terminer notre phase de préparation olympique en France, précisément à Château Gonthier, avec la délégation de l’Inde qui, elle-aussi, prépare les Jeux olympiques. Au moment où je vous parle, je ne sais pas si Vanessa aura la possibilité de revenir d’abord en France, ou si elle ira directement à Tokyo.

A quelle date prévoyiez-vous son arrivée dans la capitale de l’archipel japonais et, notamment, l’intégration du village olympique ?

Je n’ai pas beaucoup d’informations là-dessus. Toutefois, d’après mes connaissances, l’arrivée au village olympique doit se faire le 18 juillet, au plus tard ; sachant que Vanessa combattra le 31 juillet. Elle a un stage avec sa délégation deux semaines avant et pour lequel  je ne serais pas présent.

Vanessa Mballa affirme «aller à Tokyo chercher un podium». Au regard de son potentiel et de sa préparation, pensez-vous que cet objectif puisse être atteint ou s’agit-il d’une motivation personnelle de l’athlète afin de repousser ses limites?

Oui, clairement, je pense que c’est possible. Jusqu’à aujourd’hui [jeudi, 1er juillet 2021, Ndlr], j’étais certain qu’elle avait la possibilité de faire un podium olympique, et même gagner ; étant donné qu’elle a déjà battu les meilleures du circuit. On s’entraîne pour gagner quand on est athlète. La motivation, elle est intrinsèque et personnelle, en premier. Après, il y a tout un staff et un club qui se sont greffés autour de ce projet. Je parle ici du Judo club pays de châteauqui l’a toujours soutenu, ainsi que la Fédération internationale de judo qui nous a beaucoup aidé ces derniers temps ; du moins, depuis que Vanessa est rentrée dans le cercle des 20 meilleures mondiales. Malheureusement, cela n’a pas été le cas au niveau de la Fédération camerounaise de judo. Du coup, nous avons dû rechercher des mécènes et des sponsors pour pouvoir se préparer au mieux. Maintenant, tout le bonheur que je lui souhaite, c’est de conclure sa carrière sur une médaille olympique.

Si l’aventure avec la quadruple championne d’Afrique venait à s’arrêter là, que retiendrez-vous ?

Au-delà du sportif, travailler avec Vanessa a été une aventure humaine extrêmement riche pour moi, mon club et  son entourage. Il y a eu des hauts et des bas. Mais elle a toujours su rebondir face à ses échecs ; se remettre en question pour, par exemple, terminer championne d’Afrique pour la quatrième fois. Pour moi, cette performance-là reste exceptionnelle et exemplaire. Aller chercher des médailles sur des Grands Slam, Vanessa est la seule judokate, au Cameroun, à l’avoir fait. Avoir une double qualification olympique et mondiale, pareille, cela relève également de l’inédit pour elle et exceptionnelle pour le judo camerounais. Tout cela est vraiment très valorisant.

Il y a quelques jours, la Fédération internationale de judo a rendu publiques les listes officielles des athlètes qualifiés pour cette compétition.Y a-t-il des adversaires qu’il faille éviter d’entrée de compétition, même si tant est qu’à ce niveau, on ne choisit plus ?

Etant donné que Vanessa est bien classée à la ranking list [le classement mondial établi par la Fédération internationale de judo, Ndlr], logiquement, elle devrait avoir un premier tour aisé. Même si, à ce niveau-là, il faut se méfier de tout le monde ; surtout que ce sera un jour exceptionnel pour chaque athlète y qualifié. Après, Vanessa a un léger avantage : elle a déjà une participation olympique. A «Tokyo 2020», elle sera à sa seconde participation certes, dans des conditions différentes. A RIO, en 2016, j’avais pu l’accompagner sans accréditation. Il n’y avait pas cette pandémie [Coronavirus, Ndlr]. Aujourd’hui, c’est différent. Pour autant, j’espère qu’elle arrivera à s’exprimer et à faire parler son expérience.

Aussi, de notre avis, il n’y a pas de judokate à éviter. Quelqu’un qui est déterminé, qui veut être champion olympique, doit être en mesure et en capacité de battre tout le monde. C’est la raison pour laquelle durant la préparation, nous avons fait beaucoup d’analyse-vidéo, ceci pour approfondir les schémas et les profils de chaque judokate.

CHATEAU GONTIER (France) : Cas pratique pour la quadruple championne d’Afrique (au-dessus de sa coéquipière) des +78 kg lors d’une séance d’entraînement avec son entraîneur en club.

Vous déclariez, lors d’une interview, en 2018, chez un confrère que : «L’objectif ultime, ce seront les Jeux Olympiques de 2020, à Tokyo. Elle n’ira pas au-delà et visera un podium, là-bas. Il faudra arriver aux JO parmi les têtes de série, les 16 meilleures.» Quatre ans plus tard, êtes-vous toujours de cet avis-là, compte-pris de ce que non seulement la compétition a été reportée à 2021, mais l’athlète semble être au sommet de son art ?

Oui. De manière chronologique, nous sommes parvenus à respecter les engagements que nous nous étions faits : c’est-à-dire être dans le Top 20 mondial l’année olympique. Après, nous avons souhaité qu’elle soit championne d’Afrique l’an dernier. Ce qui a été réalisé. Nous avons été privés de tournois en raison de la pandémie liée au Coronavirus. Mais Vanessa a terminé sur le Grand Slam de Düsseldorf (Allemagne), qui est un des meilleurs tournois au monde, avec une médaille de bronze. Dernièrement, elle fait une médaille de bronze à Antalya (Turquie). Même s’il y a un bémol sur les championnats du monde, les Jeux olympiques restent en ligne de mire. C’est l’étape ultime avant la fin.

Derrière ce tas de muscles et la rage de vaincre de la judokate, se cache une personne très sensible. Et donc qui peut s’effondrer au moment où l’on s’y attend le moins. Cet aspect est-il suffisamment pris en compte dans sa préparation, de manière à lui donner les ressources nécessaires pour faire face à toutes formes d’adversités, y compris aux impondérables non sportifs?

Tout d’abord, je me permets de reformuler votre question, notamment l’expression «tas de muscle [sourire]», qui ne me convient pas. Je considère Vanessa comme une judokate et, avant tout, une athlète. Effectivement, elle est musclée et puissante. Elle a aussi énormément d’autres qualités à prendre en considération. On n’atteint pas un tel niveau uniquement avec des muscles. Il faut avoir la tête bien pleine et bien réfléchir en fonction des profils qu’on a à rencontrer. Juste pour vous situer : Vanessa, c’est une athlète qui fait 115 kg. Il y en a d’autres qui font 170 kg. Permettez-moi d’utiliser une maxime chère au judo : «Il faut être en capacité d’utiliser, au mieux, l’énergie et la puissance de l’adversaire». Chose qu’elle sait faire.

Pour revenir à la substance de votre question, oui, moi-même, je suis préparateur mental. Et depuis quelque temps, j’ai fait intervenir un autre préparateur mental pour avoir un regard extérieur et croiser nos informations. Ce qui devrait me permettre d’essayer de caler, au mieux,  le profil de Vanessa. Je pense, en effet, que c’est quelque chose d’extrêmement important : si on n’est pas bien dans sa tête, le reste ne suit pas. Après, je suis également préparateur physique. L’avantage d’être tout seul à m’occuper de Vanessa est que j’ai continué à me former. J’ai plusieurs diplômes. Mais travailler avec elle m’a permis de continuer à me former pour ne rien négliger et pouvoir l’accompagner du mieux possible.

«RIO 2016» est derrière. Voici venue «Tokyo 2020». La deuxième olympiade de Vanessa Mballa, quadruple championne d’Afrique des +78 Kg… 

Lorsque nous avons été à Rio, la première chose, le premier objectif que je m‘étais fixé, était d’être en capacité de qualifier Vanessa pour les Jeux Olympiques. Question d’avoir une première expérience, une première participation. Entraîner une athlète de haut niveau et espérer faire des résultats, cela prend beaucoup de temps. Notre première rencontre a eu lieu en septembre 2014. En deux ans, je ne pouvais pas faire de miracle. C’est ce que je lui avais dit. Je ne lui avais rien promis, si ce n’est de faire le maximum pour qu’elle participe aux JO de 2016. C’a été chose faite. Malheureusement, comme vous le savez, sa participation ne s’est pas déroulée dans de très bonnes conditions…

A défaut d’une compétition idéale, quelle serait la compétition parfaite que Rodrigue Chenet souhaite voir son athlète réaliser à Tokyo ?

Vanessa est qualifiée pour Tokyo depuis un bon moment, quasiment depuis le début de l’olympiade. Cette fois, c’était beaucoup moins stressant puisqu’elle avait réussi à obtenir une double qualification. Après, il n’y a pas de compétition parfaite. On peut être champion olympique et ne pas avoir fait un parcours sans faute. Ce qui est important, c’est d’être en mesure de s’exprimer au mieux, de donner le meilleur de soi sur sa journée de compétition et, surtout, ne pas avoir de regrets.

Entretien réalisé par Bertille MISSI BIKOUN

Bertille Missi Bikoun

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